Σάββατο, 11 Φεβρουαρίου 2012

Thodoris Rakòpoulos --- Michel Volkovitch






OBJECTIF

Comme quand on pose longuement
devant l'appareil
qu'on découvre ensuite
sans pellicule

bleu le mercure coulant dans les veines
tandis qu'autour la ville — dans un million de bouches —
lève l'aiguille des minutes : si
lence, un tremblé enfermé dans le plâtre.
la fille porte gauchement l'horizon, ne sait comment se tourner.

dans la hauteur : mer
nets coups de pinceau dans
ce qui est resté de verre sur la rive
contenant les anciennes vagues.

voilà tout ce que je sais du paysage :
la suite est restée
dans l'appareil.

  
SURFACE

Il s'est donc arrêté devant
avec son poumon traversé
et une bouteille sans bouchon
ni message dedans

avec la gêne de l'intrus
sur le seuil un dimanche
quand toutes les caves ont fermé

«mon vieux Pan» ai-je dit «tu viens de la terre et tu sens
comme au temps où tu creusais les champs ; pareil ; entre».

Il n'a pas répondu — n'avait même pas l'air
d'avoir compris ; regardait lentement ma poitrine
comme pour chercher les sous-titres
en sortant un mouchoir constamment rouge
pour essuyer de son front son esprit goutte à goutte.

Pan n'était pas dans la langue.
Il «ne l'avait pas» comme disent les créateurs de mots.
Il était sur une photo noire, blotti dans son vieux vêtement.

note : ce poème est sorti l'alarme allumée
dès que j'ai dépassé quelqu'un qui te ressemblait mon vieux Pan
immobile dans la brise de la vigne
sa chemise enfumée
il calculait l'arithmétique des oiseaux.


ET IN ARCADIA EGO

Espace-temps d'Artémis

le monde entrait traînant toutes ses réalités
dans la terre
encerclé de silex. et soudain
je me suis retrouvé dans l'eau
— de même que le réveil désespéré achève la fuite
et que le jour devant la voix dresse un mur —

le poème est redevenu encre est devenu
polype m'attirant dans les profondeurs pour que je compte
les bagues perdues des poissons.

et après l'avoir portée bijou funéraire en terre
fraction d'éternité —
je respire par le flanc
mon roseau étant ta flèche.


DÉCHIRÉ

Il est un moyen
très ex pressif
de me montrer
à quel point tu me méprises
pourquoi donc choisis-tu
la cor respondance
alors que tu peux cracher
en pleine figure
pourquoi ne fais tu que lécher
le tim bre-poste
puan teur
d'em ployeur
tu déchires ma voix
en deux
comme une
let tre

SANS PAROLES

(légende pour un poème)

Visible ici le style
presque tangible,
reconnaissable ; à elle tout entier.

On la trouve aux jointures,
aux coutures on sent les bruissements,
fil et tissu et vêtement apportent

l'invisible inclus dans l'encre de son écriture.
Elle est passée laissant derrière
sa sécrétion les mots.

Tirant vers le passé hors d'eux
nous avons atteint cette ouverture : ici
le paysage planait en équilibre

le moindre ajout né de l'humain
aurait pu le détruire
nous l'avons donc passé retenant notre souffle

jusqu'à nous échouer dans
ce
poème-là —

Signatures suivent.


 PAYSAGES FAITS DE TEMPS

Le temps tout entier se calcule hors de la durée
exilé dans les calendriers
d'où revenu en triomphe il nous terrifie aux fêtes
puis nous regagne par des cadeaux.

*

les géants toujours ouvrent grand leur bouche avec lenteur
prononçant les mots à des
vitesses de millénaire

Grâce aux trois cent soixante degrés du pupitre
le son étincelle tout clair aux horizons
s'arrêtant juste à deux doigts de notre oreille.

*

De la Montagne nébuleux discours.
Lignes de crête. Un papillon passe,
entaille le sommeil
Le paysage a changé de côté
Prisonnier des calendriers du dedans. 
                                        

BALLADE DES GARDES-FRONTIÈRES

Lui s'est assis d'un bloc, lourd, a levé
la main appelant derrière le comptoir la fille
habituelle. Il se sentait, a-t-il dit à son compagnon,
comme si une bête sortait de moi soudain que j'avais laissée affamée
depuis des jours — elle m'attrape et je murmure : «écoute-la».
(Il s'est tu. A jeté un regard à la salle, à sa décoration) —
«Remonte le barbelé là-haut»,

L'ai-je entendu me dire. Le froid de la bouteille sur la peau
l'a interrompu. Il regarde autour de lui : sourires édentés. La première
tournée d'Amstel est offerte, dit la serveuse, machinalement.
Elle s'assoit sur une pile de vêtements sanglants. Il a pris
la fille par la manche. Tous les quatre à présent. Dehors, des bruits
et des cris calmés par la neige, répétés :
«Remonte le barbelé là-haut».

Il a cligné de l'œil (le bon) à l'assemblée,
pour montrer que tous (dehors, dedans) Lui ressemblaient.
Son compagnon s'est rappelé la boue, le sang : «secoue-le,
secoue-le». Il ne parlait pas. Puis il s'est mis à penser au match
Arsenal-Milan. La serveuse a cherché au bar une nouvelle
tournée. L'autre (le quatrième), n'avait pas touché à sa bière,
il se rappelait seulement la première fois où l'on avait crié
«Remonte le barbelé là-haut».

Il en restait là. Quatrième. Des kilomètres réenneigés devant lui.
Ses vêtements ont continué, dans la boue, dans le sang,
avec Lui, le compagnon, Arsenal, le regard
de la bête affamée murmurant, appuyant sur son cou,
«Remonte le barbelé là-haut».


CHASSEURS

Enveloppante à nouveau la ronde des chamans. Tu le sais depuis des années toi aussi, Petit Hérisson. Tu t'étais efforcé d'être pris dans leur mouvement ; la nuit étant permanente alors, nous avons cru que tu avais réussi. Mais le fauconnier donne sens à l'habitude sans que nous le distinguions, mon Petit. Sa place est au fond du canon du monde. Comme il est un point sur la carte, sa volonté n'a pas de surface ; ne la connaissent que ses suivants, les petits chasseurs ses élèves. Petits comme toi, Hérisson, et la nuit pour eux est toujours permanente.

  
KAVAL

Ils s'apercevaient, au fil des générations, que cette croyance éclatante, comme quoi les bois de cerf étaient le matériau le plus sûr pour fabriquer une flûte de Pan ou un kaval, était l'une de ces histoires, désormais douteuses, qu'ils qualifiaient de mythes. Leur terreur cosmologique avait à voir avec la fragilité de l'instrument : si l'axe mélodique du souffle est brisé, le monde volera en éclats ; tout entier. Mais bien entendu l'exil sur le rivage après la déforestation les en a convaincus, ce monde en miettes était une mer ; leurs coraux non moins fragiles pouvaient à présent servir à créer les mêmes instruments. Alors ils ont compris que les os étaient poreux au temps, et que le souffle peu à peu perdait au sifflement de la musique — tandis que les coraux sont éternels, et que les vagues les édifiaient, au lieu de les briser.


HAMEÇON

En grèce le niveau de l'évidence
descend sous le poids de chaque jour
(les mers comme elles sont belles)

Autoéclairé, tel un poisson des profondeurs
il promène des mots qui lestent
Plomb dans la gorge de l'abysse

Un calice prière s'élève
du masque de plongée
Puisse un message atteindre le fond même si
un hameçon le retient.


*

Thodoris Rakòpoulos est né en 1981 à Amìndeo, non loin de Thessalonique où il a entamé des études poursuivies ensuite en Angleterre. Anthropologue, il vit actuellement entre Thessalonique et Londres. Il n'a encore publié qu'un seul recueil, Fayoum, en 2010, mais le choix présent de poèmes le montre travaillant dans plusieurs directions, même si du vers libre au poème en prose, de la méditation à la narration, de l'énigme à l'évidence, c'est la même voix qu'on entend : dense et intense, à la fois explosive et retenue — on a parlé de «hurlement silencieux».

Rakòpoulos, poète ultra-contemporain, dialogue tout naturellement avec les morts — en cela il est très Grec —, sans que cela l'éloigne des vivants. L'approche existentielle et intemporelle à laquelle invitent ses poèmes ne doit pas nous masquer la présence en eux de l'actualité, leur dimension politique — à preuve cette histoire de gardes-frontières où l'on devine la mort sanglante de l'immigré, et le tout dernier poème où l'on peut voir la Grèce plongée dans la crise allant toucher le fond.