Πέμπτη, 14 Μαρτίου 2013

Rena Hadjidakis--"État de Siège"













État de Siège - Poème (1968)

Auteur: Rena Hadjidakis


1

Le temps et l'endurance auront brisé mon cœur
Comme l'enfant marqué par la saveur nouvelle de la solitude
et j'aurai à jamais perdu mes propres traces
Lorsque l'on me laissera sortir d'ici -
Errer partout à ta recherche, scruter la similitude des paysages,
les éclats du miroir, les coups d'œil gaspillés -
Retrouver ton visage et les débris de mon souffle

Je ne parlerai plus que cette langue autrefois nôtre
Cette langue qui avait été l'ultime lueur
parmi les ombres des couleurs mortes
des images mortes
Lorsque les nuits n'étaient que fragments de la Nuit des Temps.
Comment mesurer le temps entre ces murs - ses espacements lunaires,
ses bonds astraux

Comment mesurer
le chemin crevassé de mes pas
la trajectoire imprévisible de ton absence
En cet implacable navire spatial au cœur de la ville autrefois nôtre
au cœur de la ville en proie aux tanks

"Comme cette petite a changé", diront les autres
me fixant de leur œil de touriste-Cyclope
Me demandant de leur parler de héros

Les autres - endormis dans les dédales des nuits
où les hurlements de la trahison couvraient les tanks,
les avions, la peur, les pas du gardien -
Endormis
Dans les dédales de ces nuits sans toi.

2

Au loin, si loin
On entend la vie
Dans les hauteurs brûlent les lumières -
peut-être celles qu'ils nous ont volées
et le souvenir de notre dernier crépuscule -
Entourés de nos montagnes

Au loin, si loin, tu existes. Il faut que tu existes.
Comme si je pouvais percevoir ton rire blond
derrière les murs lézardés
Comme le jour où tout se saura
Où se consumera le noyau gelé de la mémoire
- Maintenant et partout le même murmure assourdissant :
"ma déposition - qu'ai-je dit à ma déposition - il faut me rappeler" -

Le jour où tout se saura
et où peut-être renaîtront les couleurs
Le jour où s'ouvriront les portes des tombeaux, des maisons, des prisons
les portes des lois
Le jour où nous compterons nos morts,
où nous nous partagerons les chansons nouvelles
Un jour
tu sauras toi aussi
tout le reste

Tu sauras toi aussi
Au loin, si loin, tu es la vie

Tu seras une lueur au loin
et moi je n'existerai pas.

3

Le temps est dénaturé
Des années défigurées nous attendent
Tu sais où me trouver
moi la peur
moi la mort
moi la mémoire indomptable
le souvenir de ta tendresse
moi la peine de notre vie perdue -

J'assiégerai de toute mon angoisse
leur "occupe-toi de tes affaires"
Leur sommeil volera en éclats
dans un feu d'artifice d'impudeur et d'horreur
Je criblerai de balles les passants indifférents
jusqu'à ce qu'ils commencent à gémir
et à se demander.

Moi on ne pourra pas me tuer
Mais les seuls - sans doute - à comprendre
seront les enfants
Riches de notre héritage
Pour la première fois
Les enfants
à la séculaire mémoire d'acier
déchiffreront - à temps peut-être -
les messages malhabiles de l'avant-dernier naufrage
Ils corrigeront les erreurs, effaceront les mensonges
Donnant à la vie son vrai nom
sans laisser l'âge les égarer en de romantiques anagrammes -
Marqués à jamais par l'éclair
la saveur nouvelle de la solitude -
De la force
que nous avons tellement tardé à connaître

Et si je vogue aujourd'hui. désespérément
à ta recherche, entre les vagues infinies de mon insomnie
Et que chaque ombre de mon souffle murmure ton nom,
Lorsque j'arpenterai les sombres chemins du monde -

conduite par une poignée de comètes égarées
aveuglant le monde des reflets du rire dément de la vieille
qui faisait tinter à nos oreilles les clés de la cellule
Assourdissant le monde des hurlements poussés sur la terrasse
- des cris de ceux que l'on a torturés,
des cris de ceux que l'on torture -
jusqu'à ébranler les tréfonds du monde
en cette langue de mort

Tu auras peut-être alors trouvé ton chemin
dans ton propre labyrinthe
Debout comme un arbre fier
au carrefour du monde
Tous les fleuves désaltérant en secret tes racines
Et tes enfants, avec tous les enfants
arriveront à temps peut-être
pour sauver de l'abîme le temps et la vie
à la dernière seconde.

II ne restera plus rien de moi
je ne serai même plus
l'ombre d'un remords dans leurs yeux
ni ma main effleurant la tienne
Nos paroles ne seront plus que langue morte
Nos paroles - si profondément nôtres

Mais j'aurai inscrit ton nom
sur la neige de tous les précipices
J'aurai traversé les ténèbres jadis effrayantes
jusqu'à l'autre rive
Et mon corps, mort peut-être, mais à nouveau intact
reposera dans ton souvenir
et celui de la vie resplendissante.

© Rena Hadjidakis
Traduction française: © Irène Droit